Détournement de Fonds ? L’aide européenne pour freiner la migration

CoverAction Santé Mondiale revient du Niger et du Sénégal où nous avons rencontré une large palette d’acteurs du développement avec lesquels nous nous sommes entretenus du lancement et de la mise en œuvre du Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique (FFU).

Le FFU donne un exemple de première main de l’instrumentalisation de l’aide publique au développement en vue de répondre à des objectifs de politique intérieure européenne.

 

Notre rapport démontre que le FFU est inefficace tant sur le plan politique que sur le plan du développement.

D’un point de vue politique, la recherche académique montre que l’objectif sous-jacent au FFU, à savoir que le développement mettra un terme à la migration, ne peut pas être atteint. Les experts du développement le savent, ce qui suggère qu’ils n’ont pas été suffisamment impliqués dans la conception du FFU. Plus largement, le FFU montre que l’UE a adopté une stratégie politique à court terme en privilégiant des solutions de facilité plutôt que des programmes durables de développement.

Du point de vue du développement, la capacité du FFU à peser véritablement sur la pauvreté est sérieusement remise en question. Cet instrument a été lancé pour des
raisons politiques : il ne répondait pas à des impératifs de développement dans les pays partenaires mais plutôt à ce que l’UE a vécu comme une urgence sur son propre territoire. De plus, bien qu’il soit essentiellement financé par l’APD, cet instrument n’a pas intégré les principes d’efficacité de l’aide dans sa stratégie. En d’autres termes, la justification de ce que l’UE a présenté comme un outil de développement ne sont ni les politiques ni les besoins en matière développement des pays partenaires.

Cartoon_Misplaced TrustLa programmation du FFU était guidée par les perspectives migratoires vers l’Europe et non l’élimination de la pauvreté. Cela signifie que les régions dont les migrants
sont originaires ou par lesquelles ils transitent sont priorisées au détriment des régions où les besoins sont les plus importants. Cela signifie aussi que les plus pauvres ne sont plus la priorité de l’aide européenne. De plus, l’utilisation de l’APD à des fins sécuritaires et de contrôle migratoire détourne l’aide de ses missions premières. Enfin, la communication et la visibilité ont été posées comme des principes clés du FFU dans un contexte hautement politique. À son lancement, la recherche d’impacts visibles à court terme a pris le pas sur une programmation cohérente dans la durée. Des revers ont par conséquent été enregistrés, à l’image de ce qu’il se passe au nord du Niger où la répression contre les passeurs a été organisée bien avant la mise en place d’alternatives économiques visant à compenser la perte de revenus.

Finalement, l’instrumentalisation de l’APD risque de marginaliser cette dernière en la réduisant à un objet de marchandage politique, ce qui érode la réputation de l’UE en tant qu’acteur important du développement et son partenariat avec l’Afrique.

Il nous parait dès lors essentiel que l’UE et ses Etats membres soutiennent et promeuvent un discours plus nuancé sur la migration et la mobilité et mettent fin à l’instrumentalisation de l’aide. Nous les appelons également à refonder le lien migration-développement autour de faits probants sur les bénéfices de la mobilité pour le développement et d’un partenariat d’égal à égal avec les pays africains, et en y intégrant les principes d’efficacité de l’aide.