Alors que les derniers indicateurs relatifs à la santé des femmes témoignent de l’impact considérable qu’a le Covid-19 sur la santé sexuelle et reproductive, Action Santé Mondiale a posé 4 questions au Dr. Catherine Epape, médecin spécialiste en santé publique et médecine communautaire et responsable de la recherche scientifique à la FENOSCI (Fédération nationale des organisations de santé de Côte d’Ivoire).

Quelle était la situation concernant la santé des femmes en Côte d’Ivoire et à Abidjan avant le Covid-19 ?

Comme dans tous les pays d’Afrique subsaharienne, les femmes sont censées avoir accès aux services de santé grâce à des programmes de gratuité ciblée pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans par exemple. Avant la pandémie, les indicateurs étaient plutôt corrects en Côte d’Ivoire, les efforts étaient surtout concentrés sur la sensibilisation – notamment en milieu rural pour encourager les femmes à accoucher à l’hôpital.

Avec le contexte actuel de Covid-19, il y a également un problème de ressources humaines : il y a des patientes qui une fois arrivées à l’hôpital, ne peuvent pas être prises en charge et sont référées vers des cliniques – là où les prix ne sont pas accessibles à tous. La réalité, c’est qu’une femme se rend à la première heure à l’hôpital pour une consultation prénatale, attend souvent longtemps qu’on l’appelle pour enfin entendre qu’elle ne sera pas reçue car les quotas de la journée sont déjà atteints. C’est dissuasif, le problème est clairement au niveau de la disponibilité du personnel de santé, particulièrement des gynécologues, des sages-femmes, des infirmier.e.s.

Le confinement a révélé des rapports de force dans les couples

Pendant la période du confinement, on avait beaucoup de retours des ONG sur le terrain [la FENOSCI est une fédération qui regroupe plusieurs organisations membres de la société civile œuvrant dans le domaine de la santé]. On s’est ainsi aperçu que le confinement a révélé des rapports de force dans les couples : beaucoup de femmes prenaient une contraception à l’insu de leur mari et profitaient de leurs sorties quotidiennes au marché ou pour aller travailler pour s’occuper de renouveler leur pilule par exemple. Quand le mari est à la maison, la femme reste aussi à la maison et si elle sort, elle doit expliquer pourquoi, dire où elle va et elle ne peut plus prétexter d’aller au marché ou à l’école alors que c’est fermé, elle ne va pas dire qu’elle va au travail alors qu’il n’y a plus de travail ! Donc la contrainte se situe aussi à ce niveau-là.

Est-ce que vous avez pu observer des cas de ruptures de stock en produits contraceptifs pendant la pandémie ?

On commence une enquête à ce sujet la semaine prochaine – mais déjà les remontées qu’on a obtenues n’ont pas prouvé qu’il y avait de rupture de stock au niveau des produits contraceptifs, parce qu’il n’y a en réalité pas de demande. Les produits sont là mais du fait de la baisse de la fréquentation, il y a moins de patientes qui viennent à l’hôpital, donc moins de consultations, moins de prescriptions.

Le souci véritable réside dans l’applicabilité des mesures dans les districts, au niveau communautaire.

A titre d’exemple, au niveau de la planification familial, on travaille notamment avec une structure qui intervient en milieu scolaire pour sensibiliser les jeunes filles sur la santé sexuelle et reproductive et qui mobilise des sage-femmes pour effectuer un suivi auprès des étudiantes. Or, dans une situation de confinement et d’interruption de la vie scolaire, ce suivi a été interrompu.

Quels sont les obstacles que rencontrent aujourd’hui les femmes et les jeunes filles dans la réalisation de leurs droits en santé sexuelle et reproductive ?

La santé, c’est une priorité pour le gouvernement en Côte d’Ivoire mais le souci véritable réside dans l’applicabilité des mesures dans les districts, au niveau communautaire. Prenons l’exemple de la gratuité ciblée pour les femmes enceintes : normalement, elles bénéficient de la gratuité de toutes leurs consultations, jusqu’à l’accouchement. Mais dans la réalité des faits, il y a souvent un décalage entre ce qui doit être fait et ce qui est fait.

A titre d’exemple aussi, il a été ouvert un hôpital Mère-enfant de Bingerville, financé par la première dame, pour répondre aussi à une meilleure prise en charge de la santé des femmes et des enfants, cependant dans la réalité la femme ménagère au revenu moyen ne peut s’offrir le luxe d’y aller car, pour aller se faire soigner, il faut souvent bénéficier d’une assurance, là où la plupart des femmes ne peuvent pas se le permettre.

La gratuité des soins devrait être élargie

Dans les structures publiques, on entend souvent parler de cas de facturations abusives ou des problèmes posés par les quotas. Depuis le Covid, on a pu observer une baisse officieuse de ces quotas pour éviter les risques de contamination par exemple de 10 femmes/médecin/jour, alors qu’elles sont une quarantaine à venir consulter chaque jour. Aussi, des personnels de santé contaminés au Covid et mis en quarantaine, n’ont pas été la plupart du temps remplacés. La gratuité devrait également être élargie : aujourd’hui, seuls les préservatifs sont distribués gratuitement aux adolescentes tandis que certaines femmes ou mères qui voudraient adopter un moyen de contraception ne peuvent pas se le permettre car pour elles, ce n’est pas gratuit.

Où est la priorité aujourd’hui ?

Il faut absolument se préoccuper de la vaccination et des accouchements aujourd’hui. L’impact qui est le plus visible aujourd’hui, c’est celui qu’a eu la pandémie sur la vaccination : les parents ont cessé d’amener leurs enfants à l’hôpital pour les vacciner, par peur du virus. Également, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, d’avril à juin, les femmes ont beaucoup accouché depuis chez elles, il y a eu un retour en force des méthodes traditionnelles et c’est doublement préoccupant : le taux de mortalité en couche augmente et le nombre d’enfants vaccinés à la naissance pour le BCG (contre la tuberculose) ou la polio baisse également. En Côte d’Ivoire, on a ainsi noté une augmentation des cas de polio.

la sensibilisation au Covid ne peut pas se faire au détriment de la sensibilisation sur la vaccination ou la santé sexuelle et reproductive !

Au Cameroun, il y avait des stratégies avancées de vaccination, sur le terrain : des agents de santé communautaire se rendaient dans les quartiers pour repérer les enfants qui n’auraient pas bénéficié de la vaccination et réalisaient directement sur place les rappels par exemple. Mais ces programmes ont été parfois interrompus, rejetés par les communautés par peur de la contamination ou parfois redirigés sur la sensibilisation autour du Covid19. Or, la sensibilisation au Covid ne peut pas se faire au détriment de la sensibilisation sur la vaccination ou la santé sexuelle et reproductive !